2023

Patrick Beaulieu

En laissant l’absence de son passage

[…] Patrick Beaulieu, aidé de « guérisseurs d’épaves[1] » s’employant à préserver le patrimoine halieutique charentais, répara l’embarcation puis la dota d’une cabine et d’un système permettant d’accueillir un hamac-tente de telle sorte à gagner en autonomie. C’est ainsi que durant une trentaine de jours, à l’automne 2022, il se déplaça d’Ouest en Est, sur les eaux paisibles de ces canaux bâtis par des hommes avant lui. Son avancement était parfaitement lent afin de ne pas générer de vagues, de s’enivrer des paysages, d’observer les flâneurs le dépasser, les joggeuses et cyclistes le « surpasser ». En quelque sorte, des temporalités intenses venaient renforcer le sentiment d’étirement de la sienne parfois rompu par le passage des écluses et le repos que les nuits installent.

Il est inexact de concevoir les canaux parcourus par Patrick Beaulieu comme occupés par des flots inertes. Par exemple, entre l’écluse de la gare Matabiau, à Toulouse, et la suivante, celle de Castanet non loin de la Maison Salvan, distante de 12 km, la portion est lentement renouvelée dès lors qu’un bateau survient. Ce dernier entraine le déclanchement du mécanisme de transvasement et, ainsi, le déplacement d’une portion d’eau d’un segment de Canal vers un autre. Ainsi l’eau flâne mais, imperceptiblement, depuis le seuil de Naurouze – point le plus haut de l’itinéraire –, vers l’Ouest, elle gagne laborieusement l’estuaire de la Gironde, vers l’Est, elle s’écoule tranquillement vers Sète et la Méditerranée. Patrick Beaulieu s’inspira peut-être de cet « infra-flux ».

[…] Régulièrement, comme par un phénomène d’aspiration, le « vaste monde » qui converge en l’artiste Patrick Beaulieu se retrouve situé dans la ténuité d’espaces d’exposition de quelques mètres carrés ; c’est le cas de la Maison Salvan au printemps 2023 alors qu’elle reçoit son projet « transvasements ». […]

« transvasements » est au final une exposition d’excursionniste-performeur sensible qui transmue en œuvres des divagations étirées tout au long d’une traversée occupée à voir le territoire se modeler nonchalamment. Patrick Beaulieu procède par choix, il ne s’agit évidemment pas de rendre compte d’une totalité. Le « décor » et son « envers » apparaissent comme une entrée possible pour appréhender l’ensemble du corpus déployé qui comprend principalement des objets collectés et resitués, une évocation en volume de la lasse, des photographies et des vidéos. Au travers de ces dernières, ils nous renvoient quelques signes inattendus de ces canaux, appelant habituellement à la balade familiale. Il nous montre beaucoup de textures et des matières vieillissantes cachées sous les ponts, des embarcations en fin de parcours ou encore des construits industriels déchus. Par-là, il souligne que ces canaux impliquent une stratification, consécutive à des gestes ou des présences d’humains d’autrefois, et que ces voies navigables constituèrent un contexte d’usages qui s’est éteint. Au fil de ses eaux, le Canal du Midi draine des images fugaces d’un avant oublié que Patrick Beaulieu a su saisir par quelques signes qui, même faiblement décelables, perdurent. […]

« Nous savons désormais […], que nous ne sommes pas les seuls à parler, que le langage et la capacité d’échange s’étendent très au-delà des mondes humains : à la nature tout entière, à la vie même, comprise désormais comme un vaste échange de signes »[2]. Patrick Beaulieu nous ramène certains de ces signes que sa démarche, précisément, lui permet de recevoir. Et son exposition est effectivement peut-être un coquillage qui les murmure à nos oreilles. Alors on ressent, par exemple, la pluie sur notre visage, on ressent toutes les pluies du monde sans aller l’entacher de notre présence inutile. On perçoit une géographie, utilisée de manière récréative, qui tout à coup veut nous parler d’elle de manière plus sensible et complète, y compris en nous proposant de la penser dans le temps. Le passé altéré est dans la lumière du présent, encore faut-il avoir les yeux de Patrick Beaulieu pour le déceler.

Extraits du texte de Paul de Sorbier

Directeur de la Maison Salvan à Labège

Exposition « transvasements », Patrick Beaulieu, Maison Salvan, Labège – L’ENTRACTE, Nailloux.

[1] https://www.lassesmarennaises.fr/

[2] Marielle Macé, Une pluie d’oiseaux, Paris, Éditions Corti, 2022.


Yvonne Calsou

Saisir la lumière fugace des ombres, observer l’écoulement silencieux du temps, tenter de le mesurer par l’effacement puis la trace, cartographier la mémoire par le percement de trous d’épingle dans le papier pour renouer avec les bribes lointaines de l’enfance…

Yvonne Calsou vit son œuvre à l’instant et éprouve la substance du temps à travers de multiples expériences plastiques, sonores, visuelles. La disparition, qui fait suite à l’effacement, tel le e dans le roman éponyme de Georges Perec, affirme la présence de ce qui a été, est encore, et ne sera plus peut-être un jour.

A travers cette inextinguible quête de l’éphémère, Yvonne Calsou expérimente le ruissellement des secondes, des jours, des saisons. L’œuvre se construit avec et dans l’espace investi, en utilisant les flux et perceptions qui s’y succèdent, réveillant ainsi la mémoire du lieu. La lumière y révèle les silences et les ombres dessinent les formes. L’espace prend vie par la main, le regard ou l’écoute de l’artiste, l’œuvre émerge, simplement. Imprégnation. Patience.

Les photographies d’Yvonne Calsou figent un instant de lumière fugitive, les dessins, en se les appropriant avec force, les réinventent, le passage au négatif se joue parfois des ombres. Ses vidéos où défilent lentement des images fantômes interrogent le temps et renversent l’espace, ses fenêtres aux rideaux figurés tracent au sol et sur les murs festons et guipures. Enfin, ses cartographies célèbrent la blancheur et le silence de la mémoire enfuie, épinglée, percée, fragiles tentatives de restitution, dentelles de papier suspendues, livrées au souffle d’une brise venue d’ailleurs.  

Sylvie Veyrac